DRESS TO KILL / Covid-19 Une collection de masques couture en édition limitées.

Découvrez nos artisans-créateurs derrière les masques 
CINTHYA CHALIFOUX

 

Le parcours  de Cinthya Chalifoux fascine: son amour du détailest immense et nourrit sa passion pour les coupes traditionnellement masculines qu’elle adapte avec éloquence pour la gent féminine. 

           —Par K. Cambron

 

Comment peut-on te définir ?

Je suis une artiste spécialisée en confection bespoke, mais le terme tailleur reste plus facile à comprendre. Le bespoke, est un terme provenant du vieil anglais que l’on associe à la confection masculine. C’est l’équivalent de la haute couture pour la femme, car tout est fait à la main.

Quel est la différence entre un tailleur et une couturière ?

Par définition, un tailleur c’est un homme qui coupe pour un homme. Une couturière est la personne qui va faire l’empiéçage des vêtements, qu’ils soient féminins ou masculins. Ce sont des termes que l’on a conservés à travers le temps et qui n’ont plus nécessairement la même signification de nos jours. Au début du XXe siècle, on a commencé à reconnaître les créateurs pour ce qu’ils sont — des créateurs — et non plus seulement comme étant des couturiers et des couturières.

 

Black blazer and collar by Cinthya Chalifoux, Photo credit- Photographer: Xavier Montpetit, Model: Sarah St-Louis at Next Canada, MUA: Karima Vézina

 

Est-ce qu’il y existe d’autres femmes-tailleurs à Montréal ?

Quelques-unes, nous ne sommes pas nombreuses. Depuis quelques temps, on voit un peu plus de tailleurs-femmes qui coupent pour les femmes à la manière masculine. C’est plus fréquent depuis que la communauté LGBT manifeste son intérêt pour la construction masculine entre autres.

On parle donc d’un phénomène assez récent ?

On voyait surtout des couturiers ou tailleurs pour hommes qui acceptaient de couper pour les femmes, mais morphologiquement, la femme est beaucoup plus difficile à habiller. Quand on parle d’un homme, il y a moins de volumes, surtout au niveau du buste et du siège, donc le tailleur a traditionnellement préféré desservir la clientèle masculine et accepte peu de clientèle féminine. Ce ne sont pas tous les tailleurs pour hommes qui ont ce qu’il faut pour couper pour la femme et qui comprennent les particularités du corps féminin.

Tu as déjà exploité deux compagnies, qu’est ce que tu retiens de ces expériences?

CIN Tailleurs a été en activité pendant sept ans et Bespokenov est une aventure qui a duré cinq ans. Ce que j’ai adoré, c’était de créer et de couper pour les gens. J’aime regarder à travers les yeux de la personne pour qui je coupe; il y a quelque chose de personnel et d’extrêmement humain là-dedans. Chaque partie apporte beaucoup à l’autre. Je dirais même que c’est l’aspect qui a été le plus stimulant de ma carrière dans le sur-mesure.

Doit-ton vivre pour son talent?

Je pense que c’est un choix personnel de choisir de vivre de sa passion, c’est quelque chose qui demande beaucoup de concessions. Il faut dire adieu à un horaire de 9 à 5, à la stabilité et à la sécurité. Bref, il faut être prêt à prendre des risques. Je ne pense pas qu’on doit nécessairement vivre de sa passion, je pense qu’il y a des gens qui exercent leurs passions et qui font le choix d’avoir une vie plus rangée, plus équilibrée et plus sécurisante sur le plan financier. C’est une question de valeurs et de choix personnels.

La passion et le talent sont des notions différentes. Comment les différencier?

Le talent, c’est quelque chose de rare, de marginal même. Mais on le trouve dans chacun des types de travail relié à l’art ou à la créativité. Je pense que ça prend une grande force de caractère pour assumer une passion car nous, les humains, on aime bien mettre les choses dans une petite boîte et le talent, tout comme la créativité, c’est quelque chose qui est toujours en progression et qu’on ne peut pas enfermer dans une case. Au-delà du talent, il faut aussi avoir la chance inouïe de pouvoir compter sur un réseau de collaborateurs qui va appuyer et respecter ce que tu crées sans le dénaturer. Je pense qu’il faut aussi être pragmatique. Est-ce que c’est le talent qui contribue à quelque chose, est-ce qu’il y a un potentiel commercial ? À partir du moment où tu décides d’exploiter des avenues commerciales, est-ce que c’est possible de respecter son intégrité? Je pense que le défi est de trouver l’équilibre, la communion entre ces deux aspects-là, c’est ce qui détermine si une personne talentueuse va pouvoir faire une véritable carrière.

Tu préfères couper pour l’homme ou pour la femme?

J’avoue que j’ai toujours préféré créer pour la femme, car elle est plus exigeante et je suis une personne qui aime peaufiner les détails, je pense que c’est un trait féminin. La femme est souvent plus colorée tant dans ses choix que dans ses demandes et c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup. Côté mode masculine, j’aime le classicisme dans l’approche, mais on constate que l’homme change doucement, il prend un peu plus de risques, il va un peu plus loin au niveau stylistique, donc je dirais que j’ai toujours préférer créer pour la femme, mais j’aime beaucoup couper pour un homme flamboyant.

Maintenant que tu as fermé ton entreprise, à quoi te consacres-tu ?

En ce moment je me fais plaisir et j’utilise mon potentiel sur des projets ponctuels. L’industrie de la mode est dans une phase de changement particulière. Lorsque j’ai mis la clef sous la porte, je voulais m’éloigner de la surconsommation, je ne désirais pas adhérer à beaucoup de ces prérequis qui justement diluent le talent dans les valeurs commerciales. J’ai donc choisi de continuer à œuvrer de manière artisanale et, très égoïstement, d’utiliser ma créativité lorsqu’on me soumet un projet qui me plaît particulièrement.

Au-delà de la coupe, il y a un autre médium qui t’attire ?

Ma spécialité c’est vraiment le travail de tailleur, tout ce qui est structuré. J’aime également explorer la construction textile pour d’autres utilisations que le vestimentaire, ça peut se traduire par des pièces qui relèvent plus de l’art visuel et de l’accessoire. J’adore la recherche et le développement, à partir du moment où l’on comprend la genèse du fait-main, il peut y avoir un univers d’applications et il n’y a pas de limites à cet univers-là. Pour moi, cela se concentre au niveau de la structure et j’aime également le  traitement du matériau, la broderie, l’embellissement, ça me parle énormément. Les applications ne relèvent pas seulement du vestimentaire alors cela peut être appliqué de bien des manières.

Quels sont les créateurs qui t’inspirent?

Depuis le début de ma carrière, j’ai toujours été inspirée par Gabrielle Chanel, une pionnière, et des gens comme Stephen Jones qui exerce un métier traditionnel, mais toujours en se réinventant. Par exemple, passer de la chapellerie à la sculpture, je trouve cela très exaltant. Je suis aussi très inspirée par le travail de broderie des artistes Japonais, qui font des œuvres incroyables sur kimono et d’autres œuvres textiles. Ce qui m’impressionne, ce sont les gens qui prennent une méthode de travail pour l’amener à un autre niveau.

La pandémie de Covid-19 nous impose un ralentissement et provoque de grands changements. Comment vis-tu cette période?

Je consacre plus de temps à ma personne et aux idées qui naviguent dans ma tête. Sur un ton plus pragmatique, lorsque la crise a éclaté, je me suis demandée comment j’allais me protéger et comment je pouvais aider les autres autour de moi. J’ai alors commencé à créer un modèle de masque qui correspond aux critères sanitaires, mais qui est plus poussé au niveau de la construction et du style. J’ai voulu marier mon amour de la structure et mon intérêt pour la construction de la lingerie.

Comment entrevois-tu ton avenir ?

Je pense que j’ai encore beaucoup de choses à explorer. Comme établir un pont entre le vestimentaire et l’art visuel, une avenue que je commence à effleurer et dans laquelle j’ai envie de m’engager plus profondément. Comme créatrice, je me vois aller plus loin dans la recherche et le développement afin de trouver de nouvelles façons d’utiliser des formes traditionnelles de manière innovante.

Silk trench by Cinthya Chalifoux. Photo credit- Photographer: Xavier Montpetit, Model: Brittany at Montage, MUA: Karima Vézina.

 

 

 

Written on: May 22, 2020